Écrire en français : clair, vivant, simple — et romand
Un artisanat, pas une science : des gestes pour un texte plus naturel, sans le rallonger
La prose qui « sonne trop IA » a deux maux distincts : l'expert qui oublie ce que le lecteur ignore (la malédiction du savoir), et le texte lisse qui oublie le monde (propre, mais sans rien de vu). Mieux écrire, ce n'est pas écrire plus : c'est faire porter chaque mot, casser la régularité mécanique, ancrer dans du concret — et respecter l'usage suisse romand. Ce sont des gestes de métier éprouvés, jamais des lois prouvées.
- Le problème — Un texte qui « sonne trop IA »: structure trop régulière, tournures balancées, tirets partout, propre mais sans rien de vu. Deux maux distincts — l’expert qui oublie le lecteur, et le lissage qui oublie le monde.
- L’idée — Mieux écrire n’est pas écrire plus: faire porter chaque mot, casser la régularité mécanique, ancrer dans du concret — et régler l’usage suisse romand. Des gestes de métier, pas des lois.
- Le premier geste — Après un jet, casser un « non pas… mais » sur deux, supprimer deux tiers des tirets, glisser une phrase courte, et ancrer un paragraphe dans un détail concret.
🪟 1. Écrire clair : montrer, ne pas faire deviner
Écrire clair, ce n'est pas simplifier la pensée : c'est montrer au lecteur ce qu'on veut qu'il voie, sans lui faire deviner les maillons. Le premier ennemi n'est pas la faute, c'est la « malédiction du savoir » : on en sait trop, alors on saute les étapes évidentes pour soi.
La prose comme fenêtre (style classique)
La posture de base : l'auteur et le lecteur regardent le même objet du monde. La prose est une vitre qui montre la scène, pas un mur de mots qui se regarde lui-même. On oriente le regard vers la chose, pas vers soi ni vers son vocabulaire.
« The writer must work to keep up the impression that his prose is a window onto the scene rather than just a mess of words. »
Déjouer la malédiction du savoir
La cause n°1 de la mauvaise prose experte : on n'imagine plus ce que le lecteur ignore, alors on abrège, on jargonne, on saute des maillons. Le remède est concret : se remettre à la place de qui ne sait pas encore — définir les termes, donner un exemple, expliciter la chaîne du raisonnement.
« The curse of knowledge is the single best explanation I know of why good people write bad prose. »
Concret, défini, spécifique
Le concret est le premier outil de clarté : préférer le spécifique au général, le défini au vague, le concret à l'abstrait. C'est aussi l'antidote direct au « propre sans chair » — le paragraphe correct mais où personne n'a rien vu.
« Prefer the specific to the general, the definite to the vague, the concrete to the abstract. »
✂️ 2. Faire porter chaque mot (simple, pas plus long)
La concision n'est pas la brièveté à tout prix : c'est l'absence de mot inutile. « Faire porter chaque mot » ne veut pas dire « tout raccourcir » — mais aucun mot mort. C'est le cœur du « pas plus long » du projet.
Supprimer les mots inutiles
La règle-phare, et sa comparaison-garde-fou : une phrase ne doit pas plus contenir de mot inutile qu'un dessin de trait inutile ou une machine de pièce inutile. Chaque partie doit être fonctionnelle. Nuance importante : Strunk ne demande pas des phrases toutes courtes, mais que chaque mot compte.
« Omit needless words. »
Retrancher, émonder, tailler
Le pendant français, en images plutôt qu'en règle sèche : couper ce qu'on aime, pas seulement le remplissage évident. Et la récompense n'est pas que l'économie — bien taillée, la phrase devient musicale « par la seule force de la concision ».
« …montrez-vous inflexible, sachez retrancher, émonder, tailler dans votre propre champ. »
Chasser les noms zombies
Une source de lourdeur : transformer une action en nom abstrait (la « nominalisation »). En français : « procéder à une vérification » → « vérifier ». Le verbe vivant remplace le nom mort, et la phrase raccourcit sans rien perdre.
« ...the English language provides them with a dangerous weapon called nominalization: making something into a noun. »
⚡ 3. Casser la régularité « IA »
La prose « IA » n'est pas fausse : elle est trop régulière. Tout est balancé, chaque paragraphe pèse le même poids, aucune aspérité. Le geste consiste à repérer les tics de gabarit et à introduire de l'irrégularité maîtrisée — une aspérité vaut mieux qu'un lissage.
Traquer les 6 tics de gabarit
Les marques qui trahissent le pilote automatique : (1) le « non pas X, mais Y » en série ; (2) les tirets d'incise partout ; (3) les triades systématiques (« clair, précis et concis ») ; (4) les phrases toutes de même longueur ; (5) le balancement binaire à chaque paragraphe ; (6) la propreté sans exemple — que des généralités bien tournées, aucun détail vu. Le modèle inverse : « Style sillonné d'éclairs » — des trouées brèves, pas un ruban.
« Style sillonné d'éclairs. »
La phrase courte
Le remède le plus direct à la longue phrase « générateur » qui s'emballe. La phrase brève force la clarté et donne du rythme — et elle n'est pas difficile à faire, contrairement à ce qu'on croit. Glisser une phrase très courte après deux longues casse le débit plat.
« Short sentences aren't hard to make. »
Écouter le rythme
Le geste-clé anti-régularité : alterner les longueurs et entendre la phrase. La prose « IA » a un rythme plat, sans accident. Varier — une longue, une courte, une moyenne — recrée le relief qui manque. Se lire à voix haute est le meilleur détecteur.
« Pay attention to rhythm, first and last. »
🇨🇭 4. La touche suisse romande
La typo et le lexique romands sont un marqueur immédiat (Suisse vs France) — et le geste le plus mécanique de la KB. Deux règles : choisir le régime typographique selon le support, et adapter le lexique au canton du lecteur.
Régler la typographie suisse
Choisir le régime selon le support. Imprimé / soigné : espace fine avant les signes doubles ; : ? ! (norme romande). Web / électronique : signes doubles collés, guillemets droits tolérés. Nombres : apostrophe des milliers 10'000 en usage cantonal, virgule décimale, CHF à l'international. Et penser à supprimer les tirets d'incise, ce tic « IA ».
Le piège Genève (huitante)
Septante (70) et nonante (90) se disent dans toute la Romandie. Mais huitante (80) est marqué (VD, VS, FR) : à Genève et Neuchâtel, on dit quatre-vingts. C'est le piège classique d'un texte destiné à Genève — attesté au dictionnaire par le marqueur régional.
« HUITANTE adj. numér. card. inv. (VD, VS, FR) »
Les faux amis romands
Quelques helvétismes courants dépaysent un lecteur français mais sonnent naturels en Romandie : natel (téléphone portable), cornet (sac, pas seulement le cône de glace), ça joue (d'accord), action (promotion), linge (serviette). À garder pour un lecteur romand, à expliquer ou éviter pour un lecteur français.
« NATEL n. m. (inv.; parfois écrit avec une minuscule) »
⚠️ Quand passer la main
Cette fiche est une aide de métier, pas une norme. Un goût de style n'est jamais un fait prouvé (RT-1) : ces gestes améliorent souvent un texte, ils ne le garantissent pas. Deux limites à connaître. D'abord, le vrai levier anti-« trop IA » n'est pas dans les principes seuls : c'est un profil de voix — deux ou trois textes que tu trouves bien écrits, pris comme modèles. Les principes empêchent le pire ; le goût fait le reste. Ensuite, pour un texte à fort enjeu — juridique, médical, officiel, ou une traduction fine — la main revient à un professionnel (rédacteur, traducteur, correcteur) ou à la norme applicable (Chancellerie fédérale pour le registre administratif suisse). Et toujours : original d'abord — une méthode anglophone se cite en anglais, une traduction n'est jamais la source.