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Écriture

Écrire en français : clair, vivant, simple — et romand

Un artisanat, pas une science : des gestes pour un texte plus naturel, sans le rallonger

⏱️ 10 min👤 FacilitateurSolidité: Émergent
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L'idée clé

La prose qui « sonne trop IA » a deux maux distincts : l'expert qui oublie ce que le lecteur ignore (la malédiction du savoir), et le texte lisse qui oublie le monde (propre, mais sans rien de vu). Mieux écrire, ce n'est pas écrire plus : c'est faire porter chaque mot, casser la régularité mécanique, ancrer dans du concret — et respecter l'usage suisse romand. Ce sont des gestes de métier éprouvés, jamais des lois prouvées.

En bref
  • Le problème — Un texte qui « sonne trop IA »: structure trop régulière, tournures balancées, tirets partout, propre mais sans rien de vu. Deux maux distincts — l’expert qui oublie le lecteur, et le lissage qui oublie le monde.
  • L’idée — Mieux écrire n’est pas écrire plus: faire porter chaque mot, casser la régularité mécanique, ancrer dans du concret — et régler l’usage suisse romand. Des gestes de métier, pas des lois.
  • Le premier geste — Après un jet, casser un « non pas… mais » sur deux, supprimer deux tiers des tirets, glisser une phrase courte, et ancrer un paragraphe dans un détail concret.

🪟 1. Écrire clair : montrer, ne pas faire deviner

📖 D'après: Pinker · Strunk

Écrire clair, ce n'est pas simplifier la pensée : c'est montrer au lecteur ce qu'on veut qu'il voie, sans lui faire deviner les maillons. Le premier ennemi n'est pas la faute, c'est la « malédiction du savoir » : on en sait trop, alors on saute les étapes évidentes pour soi.

La prose comme fenêtre (style classique)

La posture de base : l'auteur et le lecteur regardent le même objet du monde. La prose est une vitre qui montre la scène, pas un mur de mots qui se regarde lui-même. On oriente le regard vers la chose, pas vers soi ni vers son vocabulaire.

« La présente contribution vise à opérationnaliser une approche multidimensionnelle de la problématique. » (le texte se regarde écrire)
« Voici trois façons de régler ce problème. La première… » (la vitre : on voit tout de suite la chose)

« The writer must work to keep up the impression that his prose is a window onto the scene rather than just a mess of words. »

🎯À tester: Avant d'écrire un paragraphe abstrait, demande-toi : quelle chose concrète est-ce que je montre ici ? Si tu ne vois rien, le lecteur ne verra rien non plus.

Déjouer la malédiction du savoir

La cause n°1 de la mauvaise prose experte : on n'imagine plus ce que le lecteur ignore, alors on abrège, on jargonne, on saute des maillons. Le remède est concret : se remettre à la place de qui ne sait pas encore — définir les termes, donner un exemple, expliciter la chaîne du raisonnement.

« On applique alors la triangulation habituelle. » (habituelle pour qui ?)
« On recoupe les trois sources pour voir si elles disent la même chose — c'est ce que j'appelle trianguler. »

« The curse of knowledge is the single best explanation I know of why good people write bad prose. »

🎯À tester: Relis en te demandant : un lecteur qui découvre le sujet suivrait-il ? Chaque terme technique est-il défini ou remplacé la première fois ?

Concret, défini, spécifique

Le concret est le premier outil de clarté : préférer le spécifique au général, le défini au vague, le concret à l'abstrait. C'est aussi l'antidote direct au « propre sans chair » — le paragraphe correct mais où personne n'a rien vu.

« Des mesures ont été prises pour améliorer la situation. »
« On a rappelé les deux fournisseurs et remboursé douze clients dans la semaine. »

« Prefer the specific to the general, the definite to the vague, the concrete to the abstract. »

🎯À tester: Quand une phrase reste abstraite, ajoute un détail vu : un chiffre, un objet, un geste. Un exemple concret vaut mieux qu'une généralité bien tournée.
À retenir — Clair ne veut pas dire pauvre : c'est orienter le regard du lecteur vers une chose concrète, en expliquant les maillons qu'on saute quand on en sait trop. Montrer, définir, donner un exemple.

✂️ 2. Faire porter chaque mot (simple, pas plus long)

📖 D'après: Strunk · Albalat · Pinker

La concision n'est pas la brièveté à tout prix : c'est l'absence de mot inutile. « Faire porter chaque mot » ne veut pas dire « tout raccourcir » — mais aucun mot mort. C'est le cœur du « pas plus long » du projet.

Supprimer les mots inutiles

La règle-phare, et sa comparaison-garde-fou : une phrase ne doit pas plus contenir de mot inutile qu'un dessin de trait inutile ou une machine de pièce inutile. Chaque partie doit être fonctionnelle. Nuance importante : Strunk ne demande pas des phrases toutes courtes, mais que chaque mot compte.

« Il est à noter qu'en raison du fait que le délai était court, nous avons dû procéder rapidement. »
« Le délai étant court, nous avons fait vite. »

« Omit needless words. »

🎯À tester: Passe sur chaque phrase : ce mot porte-t-il ? « Il semblerait que », « en quelque sorte », « d'une certaine manière » ajoutent-ils quelque chose ? Si non, coupe.

Retrancher, émonder, tailler

Le pendant français, en images plutôt qu'en règle sèche : couper ce qu'on aime, pas seulement le remplissage évident. Et la récompense n'est pas que l'économie — bien taillée, la phrase devient musicale « par la seule force de la concision ».

Garder une belle formule qui ne sert pas, parce qu'on y tient.
La couper quand même : si elle ne porte rien, elle alourdit — et le reste sonne mieux sans elle.

« …montrez-vous inflexible, sachez retrancher, émonder, tailler dans votre propre champ. »

🎯À tester: Relis en cherchant ce que tu aimes mais qui ne sert pas. C'est souvent là que se cache le gras — pas dans le remplissage que tu vois déjà.

Chasser les noms zombies

Une source de lourdeur : transformer une action en nom abstrait (la « nominalisation »). En français : « procéder à une vérification » → « vérifier ». Le verbe vivant remplace le nom mort, et la phrase raccourcit sans rien perdre.

« La mise en œuvre de la réalisation du projet nécessite une planification. »
« Pour réaliser le projet, il faut le planifier. »

« ...the English language provides them with a dangerous weapon called nominalization: making something into a noun. »

🎯À tester: Traque les mots en -tion, -ment, -age qui cachent un verbe. « Faire l'acquisition de » → « acheter ». Rends le verbe à la phrase.
À retenir — Simple et pas plus long, c'est : chaque mot porte, on coupe même ce qu'on aime, et on rend les verbes à la place des noms abstraits. Bien taillée, la phrase gagne aussi en musique.

⚡ 3. Casser la régularité « IA »

📖 D'après: Renard · Klinkenborg

La prose « IA » n'est pas fausse : elle est trop régulière. Tout est balancé, chaque paragraphe pèse le même poids, aucune aspérité. Le geste consiste à repérer les tics de gabarit et à introduire de l'irrégularité maîtrisée — une aspérité vaut mieux qu'un lissage.

Traquer les 6 tics de gabarit

Les marques qui trahissent le pilote automatique : (1) le « non pas X, mais Y » en série ; (2) les tirets d'incise partout ; (3) les triades systématiques (« clair, précis et concis ») ; (4) les phrases toutes de même longueur ; (5) le balancement binaire à chaque paragraphe ; (6) la propreté sans exemple — que des généralités bien tournées, aucun détail vu. Le modèle inverse : « Style sillonné d'éclairs » — des trouées brèves, pas un ruban.

« Ce n'est pas seulement une question de méthode — c'est aussi une question de culture. Il faut être clair, précis et rigoureux. »
« La méthode ne suffit pas ; la culture compte autant. Soyez clairs. »

« Style sillonné d'éclairs. »

🎯À tester: Après un jet : casse un « non pas… mais » sur deux, supprime deux tiers des tirets, défais une triade, et ancre un paragraphe dans un détail concret.

La phrase courte

Le remède le plus direct à la longue phrase « générateur » qui s'emballe. La phrase brève force la clarté et donne du rythme — et elle n'est pas difficile à faire, contrairement à ce qu'on croit. Glisser une phrase très courte après deux longues casse le débit plat.

Une seule phrase de huit lignes qui empile subordonnée sur subordonnée jusqu'à ce que le lecteur perde le fil du début.
Une phrase pose l'idée. Une deuxième la précise. Puis une brève qui claque.

« Short sentences aren't hard to make. »

🎯À tester: Repère ta plus longue phrase d'un paragraphe et coupe-la en deux ou trois. Puis vérifie qu'une brève vient rompre la série des longues.

Écouter le rythme

Le geste-clé anti-régularité : alterner les longueurs et entendre la phrase. La prose « IA » a un rythme plat, sans accident. Varier — une longue, une courte, une moyenne — recrée le relief qui manque. Se lire à voix haute est le meilleur détecteur.

Cinq phrases de même longueur à la suite : le métronome, le sommeil du lecteur.
Une longue qui déploie, une courte qui tranche : le lecteur reste réveillé.

« Pay attention to rhythm, first and last. »

🎯À tester: Lis ton texte à voix haute. Là où tu butes ou t'endors, le rythme cloche — coupe, ou change une longueur.
À retenir — Le vrai défaut « IA » n'est pas l'erreur, c'est l'uniformité. On casse les tics de gabarit, on ose la phrase courte, on écoute le rythme. Irrégularité maîtrisée, au service du sens — pas désordre gratuit.

🇨🇭 4. La touche suisse romande

La typo et le lexique romands sont un marqueur immédiat (Suisse vs France) — et le geste le plus mécanique de la KB. Deux règles : choisir le régime typographique selon le support, et adapter le lexique au canton du lecteur.

Régler la typographie suisse

Choisir le régime selon le support. Imprimé / soigné : espace fine avant les signes doubles ; : ? ! (norme romande). Web / électronique : signes doubles collés, guillemets droits tolérés. Nombres : apostrophe des milliers 10'000 en usage cantonal, virgule décimale, CHF à l'international. Et penser à supprimer les tirets d'incise, ce tic « IA ».

« Vraiment ? Oui : 10 000 francs. » (espaces et séparateur à la française)
« Vraiment ? Oui : 10'000 francs. » (apostrophe des milliers, réglage romand)
🎯À tester: Décide d'abord du support : site/e-mail → collé ; imprimé → fine avant ; : ? !. Ne mélange pas les deux régimes dans un même texte.

Le piège Genève (huitante)

Septante (70) et nonante (90) se disent dans toute la Romandie. Mais huitante (80) est marqué (VD, VS, FR) : à Genève et Neuchâtel, on dit quatre-vingts. C'est le piège classique d'un texte destiné à Genève — attesté au dictionnaire par le marqueur régional.

« Il a huitante ans. » (pour un lecteur genevois : faux)
« Il a quatre-vingts ans. » (Genève / Neuchâtel) — mais « huitante » reste juste pour Vaud, Valais, Fribourg.

« HUITANTE adj. numér. card. inv. (VD, VS, FR) »

🎯À tester: Repère le canton du lecteur. Partout : septante, nonante. Huitante seulement VD/VS/FR — jamais pour Genève.

Les faux amis romands

Quelques helvétismes courants dépaysent un lecteur français mais sonnent naturels en Romandie : natel (téléphone portable), cornet (sac, pas seulement le cône de glace), ça joue (d'accord), action (promotion), linge (serviette). À garder pour un lecteur romand, à expliquer ou éviter pour un lecteur français.

« Prends un cornet à la caisse. » (un Français comprend « cône de glace »)
Pour un lecteur romand : naturel (= un sac). Pour un lecteur français : « prends un sac ». Décision selon le destinataire.

« NATEL n. m. (inv.; parfois écrit avec une minuscule) »

🎯À tester: Liste ton lecteur avant d'écrire : romand → garde les helvétismes ; mixte ou français → explique-les une fois ou remplace.
À retenir — Le romand se règle en deux gestes : la typo selon le support (fine à l'imprimé, collé au web ; 10'000 ; CHF) et le lexique selon le canton (septante/nonante partout, huitante sauf Genève/Neuchâtel). Un marqueur d'appartenance, à ajuster au lecteur.

⚠️ Quand passer la main

Cette fiche est une aide de métier, pas une norme. Un goût de style n'est jamais un fait prouvé (RT-1) : ces gestes améliorent souvent un texte, ils ne le garantissent pas. Deux limites à connaître. D'abord, le vrai levier anti-« trop IA » n'est pas dans les principes seuls : c'est un profil de voix — deux ou trois textes que tu trouves bien écrits, pris comme modèles. Les principes empêchent le pire ; le goût fait le reste. Ensuite, pour un texte à fort enjeu — juridique, médical, officiel, ou une traduction fine — la main revient à un professionnel (rédacteur, traducteur, correcteur) ou à la norme applicable (Chancellerie fédérale pour le registre administratif suisse). Et toujours : original d'abord — une méthode anglophone se cite en anglais, une traduction n'est jamais la source.

🔎 Pour être précis (niveau de preuve, terme technique, sources)
Niveau de preuve — Hors-échelle empirique (artisanat prescriptif) · appui mesurable partiel (langage clair) · usage attesté (Suisse romande)Trois régimes tenus séparés (borne 65). 1) Mesurable — la lisibilité et le langage clair (ISO 24495-1) mesurent l'efficacité de compréhension, pas la beauté ; appui empirique partiel. 2) Artisanat prescriptif (hors-échelle empirique) — les livres de style (Strunk, Albalat, Renard, Klinkenborg) apportent autorité et utilité, pas de la preuve ; exception partielle Pinker, adossé à la psychologie cognitive (curse of knowledge), mais pas tout le livre. 3) Usage attesté — la Suisse romande (typo, lexique) décrit un usage réel et fixe une norme, hors de l'échelle empirique. RT-1 : un livre qui invoque « la science » n'en hérite pas la preuve ; chaque conseil se grade pour lui-même. Original d'abord : les citations anglophones restent en anglais (seules vérifiées) ; la traduction en regard n'est jamais « verified ».
Terme technique — curse of knowledgela malédiction du savoir (Pinker) : l'expert n'imagine plus ce que le lecteur ignore (style classique — la prose comme fenêtre)
Sources KBknowledge_bases/Ecrire_en_francais/ — 65_Borne_de_preuve.md · 60_Couche_critique.md · 01_Clarte.md · 02_Concision.md · 24_Casser_la_regularite_IA.md · 25_Ponctuation_typo_suisses.md · 41_Pinker_Sense_of_Style.md · 43_Klinkenborg_Several_Short_Sentences.md · 44_Strunk_Elements_of_Style.md · 47_Albalat_Art_d_ecrire.md · 49_Renard_Journal.md · 51_Lexique_suisse_romand.md · 00_INDEX.md
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